On nous parle du Troisième Age ,
A mon avis bien trop souvent .
Quoique ceux de Vingt ans , je gage ,
Les traitent déjà de « croulants ».
Mais Soixante ans , c’est peu en somme.
Ce sont là de biens jeunes vieillards ;
Et j’en sais plus d’un que l’on nomme
Entre soi de fameux gaillards !
Parlons un peu du Quatrième .
De ce cap des Quatre-Vingts ans ,
Avant de le franchir moi-même .
Je veux en parler longuement .
Quatre-Vingts ans ,
Qu’est-ce , à tout prendre ?
Tout au plus quatre fois Vingts ans .
C’est un âge qui laisse entendre
Qu’il contient Quatre-Vingts Printemps !
Printemps qui au cours de la vie ,
N’ont pas vu s’ouvrir que des fleurs.
Dont la route s’est poursuivie
Parmi des deuils et des pleurs…..
Mais faut-il , parce qu’on approche
De l’heure où rien ne sera plus ,
Que la mémoire ne s’accroche
Qu’au regret des bonheurs perdus ?
Quatre-vingts ans !
C’est la richesse
De tout ce que l’on a connu.
Il me plaît de revoir sans cesse
Ce qui valait d’être vécu.
Perdre ses amis de jeunesse ,
C’est çà qu’on appelle vieillir.
Pouvoir évoquer leur tendresse ,
C’est le baume du souvenir.
Alors , s’il faut que la vieillesse
Ride nos fronts , courbe notre dos ,
Disons-nous que la vraie jeunesse
Est dans le coeur , pas dans les os .
Rions un peu de nos misères ,
De nos rides , nos mauvais yeux ,
Sans le regret qui rend amères
Nos joies et nos bonheurs frileux !
Avec modestie , l’on soupire :
-Oui ….. j’ai Quatre-Vingt ans….déjà !
Pour la joie de s’entendre dire :
-Oh…..vous ne les paraissez pas !!
Donc , sourions .
Si un gavroche ,
Du haut de son vélomoteur ,
Nous bouscule et crie :
« Eh , vieille cloche ! T’es miro
Ou t’as des vapeurs ? »
Répondons-lui d’un ton moqueur :
« Je fus ce que tu es , jeune homme ,
mais ……seras-tu ce que je suis ? »
Demain est incertain , en somme .
Nous , le certain nous est acquis .
Restons coquettes , non pour plaire ,
Ce stade est dépassé ,
Mais au moins pour ne pas déplaire ;
Ce sera bien assez .
N’imposons pas notre présence
A qui ne la désire pas :
Faire regretter son absence
Vaut mieux que d’être un embarras !
Car la vue d’un très vieux visage
Est triste pour ceux de Vingt ans ,
En leur exposant le ravage
Qu’avec lui apporte le temps .
Soyons plus indulgente et bonne
A tout ce qui peut nous heurter .
Il est aisé que l’on pardonne
A ceux qu’on est près de quitter .
Bref , Quatre-Vingts ans ,
Homme ou femme ,
O mes amis qui m’écoutez ,
C’est l’âge heureux , je le proclame
Qui permet la sérénité !
» On a l’âge de ses artères «
Quel médicâtre nous l’a dit ?
Je vous offre un meilleur critère :
» On a l’âge de son esprit « .
Tant qu’on est curieux de la vie ,
Elle est riche encore de bienfaits .
On est de ceux que l’on envie ,
Quand on fait encore des projets .
Aussi , je ne veux pour conclure ,
Que vous redire en souriant :
Quatre-vingts ans ?…..
Je vous le jure ,
C’est d’abord Quatre-Vingts Printemps !

Poème de Suzette DESTY ,
au Théâtre des 2 Anes à Paris .

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